Maintenant l’été est avancé et pourtant nous naviguons toujours dans la fumée des guerres et des incendies, dans l’espace saturé de douleur et d’oubli. Le temps avance. Avec la sûreté effrayante d’un impossible, de ceux qui sont toujours certains. J’ai toujours un regard sur la nuit, elle s’étend maintenant comme un Mordor incompressible. L’enfer est plein jour, pleine face, caché derrière les dunes et les paysages, derrière les murailles, sous les bombes. Je me souviens des premiers chapitres de Babylon babies ; on était dans ce monde-là, déjà, celui de ces guerres de l’Est, de ces frontières, de cette violence. Maurice G. Dantec, visionnaire ? N’était-ce pas ce qu’il voulait ? Ce monde du désastre qu’il décrivait dans un futur si proche.
Voici ce que nous n’attendions pas, ce que nous ne voulions pas, ce nouveau monde qui se dessine comme une caricature de l’ancien. Un monde de haine et de sauvagerie, un monde où la culture, la connaissance, la recherche, la création deviennent secondaires par rapport à la marchandise, à l’armement, à la dévotion, au simplisme, aux doigts levés imprécateurs et menaçants. S’il fallait se rendre compte d’une chose, c’est que les idées ratent, quelles qu’elles soient, et quels que soient leurs objectifs. Les idées politiques, philosophiques, scientifiques, économiques, religieuses etc., quels que soient les domaines sont destinées à rater, toujours, même si elles semblent avoir, un temps, l’apparence de l’éternité, ou tout au moins de la longévité. Les idées ratent, mais elles sont également le soutien et la condition même de la survie de l’espèce.
Ce nouveau monde est un monde en perdition, un monde du meurtre et de la violence. Au nom des ces souverains biens divers, disparates, hétéroclites, nationaux, culturels, cultuels, hétérogènes, ennemis, antagonistes, le meurtre de masse, la destruction sont, soi-disant, légitimes. Or chacun sait que cette folie ne mène à rien qu’à elle-même, détruire pour détruire, tuer pour tuer, mourir pour mourir.
Ne serait-il pas plus sérieux de renoncer au désastre ?
Il y a ce contraste indécent entre la beauté du jour et le monde qui s’écroule alentour. Pour autant certains paysages immobiles pourraient laisser croire à la plus parfaite innocuité du moment présent. Il faudrait ne pas entendre, ne pas savoir, éteindre les craintes, ne pas voir la brutalité qui s’étale, rayonnante et victorieuse, ricanante parfois. Écrire dans ce fatras est de plus en plus une gageure. Il ne reste guère que l’écriture du chaos comme issue au texte.
Il faudrait entendre à nouveau le souffle du vent, le chant des oiseaux, le merle dans mon jardin, la chanson gaie d’une jeune fille, les grillons dans la bruyère ; dans ma campagne vivent des biches, des cerfs, des lapins en pagaïe, des renards (la forêt de Malvoisine n’est pas loin, celle du Roman de Renart), nombre de mésanges dans le troène qui pousse ses branches à dépasser les murs, les corneilles qui craillent dans le ciel. Les sangliers qui traversent la nuit avec toute une famille de marcassins. Des chiens perdus, des chats noirs. Des insectes de toutes sortes, connus et inconnus. Cet après-midi dans le jardin, une libellule. Dans une propriété un peu plus loin quelqu’un élevait des paons. En face, deux lévriers. Il faudrait entendre le son de la pluie après la canicule, s’enivrer du pétrichor, regarder les étoiles filantes.
S’il ne reste plus que l’écriture du chaos, alors qu’écrire encore ? Ne faut-il pas, coûte que coûte, suivre sa ligne, son chemin d’écriture ? Mais dès lors, comment ne pas être imprégné de l’atmosphère de délabrement, non plus seulement médiatique, virtuelle, mais aussi de la réalité quotidienne immédiate, comment ce lot de complications pourrait ne pas transparaître, sinon à être hors-monde, hors-là, dans l’écriture ?
Suivre sa ligne, son chemin d’écriture, ce n’est pas seulement suivre sa pente, c’est aussi parcourir des lieux nouveaux, inconnus, traverser des déserts et des mégapoles de sens, c’est avancer dans la série des textes qui, peu à peu, construisent une œuvre. C’est perdurer dans l’intention du texte, dans ses thèmes propres, dans le sens de son écriture. Autrement dit, quel que soit le chaos alentour, quel que soit le désastre possible, écrire reste une façon de rester aligné avec son existence, rester sériel, c’est à dire, en définitive, sérieux. Quand bien même on n’aurait pas été sérieux à dix-sept ans, pour raccrocher le vieux Rimbe à mes basques.
C’est Blanchot qui parle de l’impossible du récit après Auschwitz. Mais nous sommes toujours traversés d’impossibles, autant que nous en traversons.
Il faut entrer dans texte, dans le sérieux du texte, il faut en pénétrer la substance, quelle qu’en soit l’intertextualité disponible ; chaque texte se réfère à son temps, à son âge ; ce qu’il peut traverser, c’est grâce à sa force intime, à son désir, désir d’être texte et de dire. Pas n’importe quel dire, jamais. Le dire de ce moment précis où, dans la traversée de l’impossible, quelque chose surgit, irréfragable, absolument nouveau, absolument moderne, résolument tangible. Rien de plus sérieux que la littérature, rien de plus sérieux que le texte.
EB – 12 juillet 2025


Laisser un commentaire